SECRETS PERDUS. – CHAPITRE 1

Le Mort qui Marchait

L’auteur

  • Laurent Duquerroy
    Laurent DuquerroyConsultant

Tapotez-lui la tête pour entrer en contact avec Laurent

Laurent Duquerroy rêve d’un monde dans lequel la M.A.G.I.E. se ferait enchanteresse. Pour aider à faire éclore ce monde, Laurent soutient toutes les organisations qui embrassent le changement de l’ère digitale et désirent se transformer

Secrets Perdus. Chapitre 1 : le Mort qui Marchait

D’après les ouvrages de Nury Vittachi

Submergé par la fureur, Chanakya sortit de la salle de réception. Il quitta le palais et porté par ses pas, la ville. Après quelques heures de marche, il se retrouva dans un village à l’orée d’une forêt, près de la ville de Pātaliputra, un petit port sur la partie Nord du Gange. Du seuil de leurs portes, des villageois l’observaient. Alors qu’il entrait dans le village, Chanakya avait les yeux fixes et vitreux et son visage ne présentait pas la moindre expression. Plus exactement, son visage montrait un masque inexpressif déformé par une longue marche sous le soleil sans avoir bu le moindre goutte d’eau. Il avait l’air mort même s’il donnait l’impression de respirer.

L’apparence de cet homme était inquiétante. Décharné, la peau sombre et les traits pincés, un corps émacié. Personne ne l’aurait trouvé beau.
Pourtant, la tunique onéreuse dont il était vêtu lui donnait une certaine allure. De toute évidence, Vishnugupta Chanakya était un personnage important ou un moine de rang élevé. Détail incongru, si sa tenue était soignée, ses cheveux longs détachés pendaient dans son dos alors qu’ils étaient rasés sur le devant. On avait l’impression qu’il avait perdu le long bandeau qui les maintenait. Mais c’est son expression qui retenait l’attention : si figée qu’il semblait un cadavre doué de l’unique faculté de marcher.

 

Cachés derrière les jambes de leur mère, des enfants guettaient la réaction de leurs parents à la vue de Chanakya. Dans les champs voisins, des garçons qui travaillaient jetaient des regards dans sa direction.

Chanakya parvenait désormais à la hauteur de la maison communautaire du hameau et s’engageait de l’autre côté du chemin. Au moment de quitter le village, il fut stoppé par un buisson d’épines. Plus haut qu’un homme, l’arbuste obstruait entièrement le passage. Chanakya s’immobilisa contre lui, en apparence inconscient. Il effleurait à peine les premières longues épines. Après avoir marché des heures comme au hasard, il était tiré de sa sombre torpeur par l’obstacle auquel il se heurtait. Il reprit peu à peu conscience. Après un court moment, plutôt que d’infléchir sa route, Chanakya étudia le buisson. Ce dernier ressemblait à un robuste alluaudia procera aux frondes terminées par de longues aiguilles acérées. Il avait du pousser là, spontanément, au bord du chemin, puis croître jusqu’à interdire le passage. Sur la gauche du buisson, la pente interdisait d’élargir le sentier.

L’Alluaudia Procera n’invite pas au rapprochement. Une fois bien installé sur ses racines profondes et épaisses, cet arbuste n’est pas aisé à déloger

En étudiant plus encore le buisson, Chanakya remarqua que les villageois l’avaient taillé pour le rétrécir. Les piles de frondes jaunies au pied de l’arbuste ne laissaient pas de doute : sans parvenir à leurs fins, les villageois avaient tailladé le buisson. Ces tailles successives, plutôt que d’avoir affaibli l’arbuste, l’avaient renforcé. Les épines n’avaient jamais cessé de repousser, de en plus longues, de plus en plus robustes. Le chemin était devenu infranchissable et cette sortie du village avait été définitivement condamnée.

Chanakya considérait la situation avec attention. Le village. Les habitants. Le chemin obstrué. Sa position.

Pour quelle raison le destin ou son inconscient l’avait-il guidé jusqu’ici ? Il était là, devant le buisson depuis de longues minutes sans apparemment faire le moindre mouvement. Aux yeux des villageois, il avait du apparaître stoïque. Tous s’étaient désormais interrompus et fixaient cet homme qui semblait fasciné par l’arbuste hostile.

Ce buisson d’épines empêche de sortir de votre village, n’est-ce pas ?

Les villageois acquiescèrent

Nous devrions nous en débarrasser.

Ajouta Chanakya

Les hommes du village lui expliquèrent qu’ils avaient tenté de le détruire mais qu’il repoussait toujours. Creuser jusqu’aux racines était impossible car elles étaient trop profondes et trop résistantes pour être extraites. Chanakya demanda alors à ce qu’on lui apporte un bâton pour creuser. Mus par leur curiosité face à cet inconnu qui semblait s’intéresser à un épineux problème qui ne le concernait en rien, les garçons qui travaillaient dans les champs s’étaient rapprochés de lui lorsque qu’il avait prononcé ses premiers mots. À la demande de Chanakya de lui fournir un bâton, l’un des garçons chargea les autres du lui apporter ce dont il avait besoin.
Une fois le bâton en main, Chanakya commença à creuser sous le buisson d’épines. Sous le soleil de cette journée, la tâche était courageuse et harassante. Après de longues minutes, les racines blanches se retrouvèrent en partie dénudées tout autour du buisson. L’homme se retourna à nouveau vers les villageois pour s’adresser au jeune homme qui avait retenu plus tôt son attention en distribuant des consignes.

Va me chercher un récipient empli de sirop chaud de sucre de canne.

Demanda Chanakya

Le garçon transmit ce message aux autres qui s’exécutèrent. Chanakya était intrigué par ce jeune homme au noble maintien qui semblait respecté et écouté. Le récipient de boisson sucrée lui fut apporté.

Le travail donne soif ?
Se risqua un villageois
Ce n’est pas pour moi.
Répondit Chanakya

Il prit le récipient et versa avec précaution l’eau sucrée le long des racines dénudées du buisson ainsi que sur les feuilles. Puis il alla patienter non loin, assis adossé à l’arbre du village. Il semblait désormais à bout de force, épuisé par l’immense effort qu’il venait d’accomplir. On lui apporta spontanément un verre d’eau citronnée, la boisson favorite des indiens au moment des plus grosses chaleurs.

Chanakya prit son temps pour déguster son rafraîchissement. L’homme parut excentrique aux yeux des villageois : il avait déployé une grande énergie aux heures les plus chaudes de la journée afin de creuser jusqu’aux racines d’un buisson puis semblait avoir renoncé.

Presque deux heures étaient passées. Chanakya était assoupi contre l’arbre et ne montrait plus aucun signe d’activité ni la moindre velléité de se déplacer. Les villageois étaient désormais indifférents à la présence de cet homme qui donnait l’impression d’achever ici les dernières minutes de sa vie, assis contre l’arbre centenaire du village.

 

Un ultime regard vers Chanakya poussa le jeune homme à l’allure noble à regarder également en direction du buisson. Il lui sembla que l’arbuste avait frémi. Intrigué, il s’approcha. Aux mouvements d’abords erratiques et discrets de l’arbuste, succédaient des frémissements continus. En s’approchant encore, le jeune homme vit une chose qui lui semblait à la fois coûtumière et incroyable.

Dans l’Inde du Nord torride et luxuriante, lorsque vous répandez sur le sol un liquide sucré, des fourmis minuscules rosées et presque transparantes sont rapidement sur les lieux. Elles sont si discrètes que vous ne les remarquez que tardivement. Puis leur succèdent les fourmis ordinaires et enfin les fourmis soldats. Alors, les scarabées entrent en scène, précédant de peu les mouches.

 

Très rapidement, la boisson sucrée et poisseuse versée sur les racines s’était transformée en grouillement d’insectes. Le sucre répandu sur les feuilles avait attiré les chenilles et d’autres insectes avides du festin. Le buisson se transforma rapidement en squelette vacillant. Il finit par s’écraser sur le sol sous son propre poids, libérant définitivement le chemin pour sortir du village. Le jeune homme ordonna d’emporter le buisson.

Si petites qu’elles se font oublier ou si énormes qu’elles en sont effrayantes. Les fourmis en Inde participent à un écosystème puissant.

Les villageois étaient sidérés.

Alertés par le jeune homme, ils étaient tous venus assister à la chute du buisson. L’événement était important aux yeux des villageois : l’une des sorties du village, longtemps condamnée, venait d’être définitivement libérée. Tous exultaient.

Chanakya les interrogea :

Quelle leçon avons-nous apprise ?
Lorsqu’un buisson d’épines obstrue votre chemin, ne vous battez pas contre lui, mais réfléchissez longuement à la situation. Une fois que vous aurez déterminé toutes les possibilités, soupesez-les soigneusement pour mettre au point votre plan d’intervention. Ce que nous appelons une stratégie. Puis, rassemblez le plus grand nombre d’amis possibles. Ils n’ont pas besoin d’être grands et puissants. Ils peuvent même être petits et d’apparence inoffensive.
Avec les amis adéquats, vous pouvez vous débarrasser de n’importe quoi.

Pātaliputra, État du Bihar, Inde

Les villageois remercièrent Chanakya avec gratitude de les avoir libérés du buisson.
Mais ce n’était déjà plus du buisson d’épines que Chanakya leur parlait.

Quelques heures avant son arrivée dans ce village, Chanakya venait d’être banni de la cour royale du Roi Dhana, issue de la dynastie Nanda. Le Roi Dhana Nanda dirigeait le royaume du Magadha, qui serait situé dans le Nord-Est de l’Inde d’aujourd’hui. Il était l’un des fiefs les plus vastes qui dominaient le pays d’alors. Chanakya était doté d’un sens de l’équité tout à fait exceptionnel pour l’époque : il était en charge du Sungha, le fond de charité du royaume de Magadha. Chanakya créait des lois destinées à protéger les plus faibles et à leur épargner les abus des plus forts, y compris ceux des seigneurs omnipotents.
En l’absence de faits historiquement rapportés à propos de la rupture entre le Roi Dhana et Chanakya, une légende avance que c’est à la suite d’une violente altercation que les deux hommes ont consommé une haine réciproque l’un envers l’autre. C’est un ultime incident lors d’une réception diplomatique organisée pour les dirigeants du pays, que Chanakya fut banni. Chassé lors de la cérémonie pour avoir occupé un siège dont il s’était seul estimé digne, il avait du quitter précipitamment le palais puis la ville avant de s’être retrouvé dans ce village, près de Pātaliputra.

La destruction du buisson à cet endroit fut le premier d’une longue série d’événements qui va mener Vishnugupta Chanakya du bannissement au renversement d’une dynastie entière d’un royaume majeur.

Des écrits millénaires au services de réflexions modernes

Chanakya fut l’un des premiers stratèges au monde en matière professionnelle et sociale. Les méthodes qu’il avait abordé sont désormais reconnues par les analystes modernes de la politique comme des affaires. Chanakya consacra une grande partie de ses écrits notamment à la structure de la société, aux qualités nécessaires pour diriger, aux ressources humaines, à l’importance de la concurrence, la gestion du temps. Il a retranscrit toutes ses théories et son expérience dans l’un de ses ouvrages majeurs, aujourd’hui considéré comme une précieuse source de connaissances et de sagesse : l’Arthasāstra.

Les rencontres de Chanakya dans le village et les liens qu’il va immédiatement tisser lors de la destruction du buisson, vont lui permettre d’ourdir un plan chanakyavélique pour renverser non seulement le Roi Dhana Nanda, mais le clan Nanda dans sa totalité. Il y a vingt-trois siècles, un homme intelligent et motivé mit en place une stratégie lui permettant de vaincre des défis colossaux.
Pour renverser le clan Nada, Chanakya devait d’abord soigneusement s’organiser. D’un côté, il connaissait parfaitement le fonctionnement du Palais et de la cour. De l’autre, il n’oubliait aucun de ses points faibles. Il s’installa avec son matériel d’écriture, une feuille de palme et un stylet puis coucha exactement les challenges qu’il allait devoir affronter, la stratégie qui allait être la plus efficace, les tactiques qui seraient nécessaires pour atteindre les objectifs intermédiaires.

L’analyse de la situation apparut simple aux yeux de Chanakya.

  • Le Roi Dhana disposait d’une armée importante et puissante alors que Chanakya était seul lorsqu’il quitta le palais.
  • Le Roi Dhana était de sang royal. Il était donc légitime pour être sur le trône.
  • Le Roi Dhana disposait d’une assise au pouvoir très solide : le clan Nanda était large et occupait tous les postes clef du royaume. De plus, des liens historiques avaient été tissés de longues dates avec des fonctionnaires puissants, dans et hors du royaume.
  • Le Roi Dhana assurait ses arrières : les généraux du Roi Dhana disposaient d’un réseau de renseignement efficace mis en place depuis des années.

La tâche semblait impossible.

Mais Chanakya venait de trouver dans ce village la première pièce de son plan chanakyavélique

À Suivre,

SECRETS PERDUS. – Chapitre 2, L’Enfant Paon

Paru, SECRETS PERDUS. – Chapitre 2, L’Enfant Paon

D'après les ouvrages de Nury VittachiIllustrations : Pixabay et Laurent Duquerroy
Dans la même série
2 commentaires échangés
  • Mam'selle Scarlett

    Quel article ! Quelle histoire ! Je suis impatiente d’en connaître la suite.
    Je partage votre vision selon laquelle nos civilisations ont cruellement besoin d’un nouveau paradigme et d’inspirations fortes pour renouveler leur façon de vivre sur la planète. Les sagesses millénaires nous seraient utiles, pour peu qu’on y ai accès. Merci Laurent de faire partager vos découvertes. C’est très stimulant pour moi.

  • Laurent Duquerroy
    Laurent Duquerroy

    L’histoire de la vie de Vishnugupta Chanakya est assez extraordinaire. Il est un homme qui a laissé des traces tangibles dans l’Inde actuelle, notamment à Delhi. Je publierai prochainement une photographie pour l’illustrer. Chanakya a été à l’origine de l’arrivée au pouvoir d’un clan qui, en trois générations, a profondément transformé l’Inde jusqu’à lui donner une puissance qui n’a plus été égalée depuis. Sauf peut-être par les banques du XXIème siècle. Mais la puissance de l’Inde à l’époque était bénéfique à la population et orientée vers une élévation intellectuelle.
    La suite de l’histoire devrait vous plaire.

Commentez, discutez, enflammez-vous, trollez

Votre consultant
Namaste Delhi.Paon en gros plan